Zimmermann & de Perrot
HANS WAS HEIRI
Comme deux magiciens, Zimmermann & de Perrot révèlent les secrets des objets, des corps et des sons. Après Gaff Aff, Öper Öpis et Chouf Ouchouf, Zimmermann & de Perrot prennent un nouvel élan pour expliquer l’inexplicable.
Hans was Heiri (une expression suisse-allemande, pour dire: «au bout du compte, c’est du pareil au même.») part de l’observation que les humains se ressemblent beaucoup et qu’en fait, ils se distinguent étonnement peu dans leurs sentiments et leur fonctionnement. La vie n’est elle que l’échec de notre ambition de devenir des individus uniques?
Avec beaucoup d’espièglerie, d’humour, mais aussi de colère et de profondeur, Zimmermann & de Perrot cherchent à percer cette énigme dans Hans was Heiri. Accompagnés de 5 artistes de cirque et danseurs exceptionnels, ils aboutissent dans leur nouvelle pièce là où personne ne les attend.
Différent? Semblable? Ou juste différent dans la ressemblance? Quelle importance, Hans was Heiri.
Zimmermann & de Perrot,
la machine à faire tourner les têtes
Un livre sur Jacques Tati, quelques machines à coudre, le 33 tours Bad de Michael Jackson ou une maquette en carton de la scène. Tout paraît à sa place sans vraiment l’être. Ou peut-être l’inverse. Martin Zimmermann et Dimitri de Perrot ont installé leur atelier à Zurich, dans une ancienne usine promise à la disparition, bientôt remplacée par les immeubles modernes du quartier ouest. Ils en sont les derniers ouvriers, venus là en août avec leur machinerie pour sculpter Hans was Heiri, littéralement « Jean comme Henri ». Pour, fidèles à leur goût du calembour ou de l’anomalie, susurrer que « c’est du pareil au même ». La pièce est créée le 17 janvier 2012 au Théâtre Vidy-Lausanne, où sont déjà nées Gopf (1999), Hoi (2001), Gaff Aff (2006) et Öper Öpis (2008), chasses aux tics, aux instants filous qui, sans un mot, soufflent à l’oreille la grande magie de la vie. De l’homme stressé à l’être en bascule.
Martin, c’est le danseur, le contorsionniste, l’agitateur qu’on aurait presque peur de renverser, formé au Centre national des arts du cirque de Châlons-en-Champagne. Dimitri, lui, le musicien, c’est le prestidigitateur du platine, jongleur autodidacte de 33 tours, agitateur d’idées reçues. Voilà plus de dix ans qu’ils travaillent ensemble, dialoguent, inusables complices. Est-ce vraiment du pareil au même, blanc bonnet ou bonnet blanc ? Parfois graves, souvent caustiques, ils garantissent le trouble. Ces dernières années, leur univers qu’ils disent en pâte à modeler a fait le tour du monde, de New York à Sydney.
Ce matin, peu retenus par le froid d’une journée automnale, ils racontent leur genèse, comme ils sont. Un peu sérieux, un peu pointilleux, un peu fous, un peu la tête en bas, le regard parfois sombre. L’un fulminant, l’autre les pieds sur terre. Ou peut-être l’inverse. Pour des artistes qui disent se méfier des mots, ils rendent les leurs captivants. Qu’il soit question d’art ou de Roger Federer.
« Au début, il y a toujours notre dialogue, nos questions sur la vie. Chacun avance. Comme on est en duo nous cherchons à la fois notre individualité et notre sens commun. C’est une lutte. C’est un travail de rester en couple. »
C’est en 1999 que Martin (41) et Dimitri (35) se lancent dans l’aventure, d’abord à trois. Les frères de scène sont nés. Ils parlent désormais sans rougir d’un « couple », grâce auquel chacun se rencontre un peu plus lui-même, voit dans l’autre qu’il avance. Jongleries de corps et de sons, leurs pièces-sculptures posent les mêmes questions identitaires sur l’être à la recherche de son nid, de son équilibre mais dont la formulation reste modulable en fonction des expériences et du temps qui file. Ainsi, les artistes ont peu à peu, frasque après frasque, tracé leur chemin avec un langage scénique sans qualificatif approprié. Acrobates, clowns, ils ont aussi cette griffe d’un Marcel Duchamp, désireux de faire d’une chaise le personnage central d’un univers en remue-ménage.
Aujourd’hui, Zimmermann & de Perrot, sans doute l’une des compagnies suisses les plus attendues, est une entreprise qui réunit une quarantaine de personnes, sillonne la planète, toujours sans domicile fixe. Pour monter Hans was Heiri, elle a trouvé résidence à Zurich, encouragée par le Service culturel de la Ville. Plus de pression ? Le but n’a jamais été d’être grand mais d’avancer, de comprendre ; même lentement, avec toujours des questions dangereuses. « Tu finis une pièce et déjà tu as envie d’en faire une autre parce que tu n’as pas pu tout dire. »
« Nous dessinons nos personnages durant plusieurs mois, brossant les caractères à partir d’un casting. On amène les interprètes à parler d’eux-mêmes, à s’ouvrir ; mais ils sont aussi un miroir de nous-mêmes. Ensuite naissent les scènes, les tensions qui nous travaillent. C’est comme un paysan avec la pioche qui travaille le sol. »
Martin et Dimitri se regardent, sourire en coin, l’un tapote sur la table, presque nerveusement ; l’autre continue de dessiner. A l’aube de la quarantaine, c’est aussi le temps de la maturité, des questions sur le corps qui vieillit, sur la roue qui tourne. Metteurs en scène hors jeu avec Chouf Ouchouf, tous deux foulent à nouveau les planches pour Hans was Heiri : sur le plateau de répétition la sono de Dimitri semble faire office de garde-fou. Les deux Zurichois ont réuni à leurs côtés cinq talents issus du cercle de théâtre-danse né de créateurs comme Alain Platel ou Anne Teresa De Keersmaeker. Ils les veulent autonomes, pour puiser dans leur savoir-faire, pour avec eux inventer quelque chose de nouveau. « C’est un vrai laboratoire. »
Alors, d’abord la poule ou l’oeuf ? Blanc bonnet ou bonnet blanc ? Jean ou Henri ? Martin ou Dimitri ? Martin comme Dimitri ? Leur nouvelle énigme a de quoi donner des cheveux blancs. La vie ne serait-elle que l’échec de notre ambition de devenir des individus uniques ? Hans was Heiri est un jeu de projection, couplé à l’angoisse de ressembler à son voisin, la sensation d’enfermement.
Martin et Dimitri ont créé un mini-monde de cinq individus, un peu bourgeois-bohèmes. C’est une « machine à laver géante » ou une « roue de hamsters », selon qui la décrit, dans laquelle tout devient semblable mais où chacun conserve sa solitude. Pourquoi les énergies ressenties quand on est seul disparaissent-elles derrière des masques une fois franchi le pas de porte ? Pourquoi devons-nous avoir peur de nos désirs, surtout si l’on sait que le voisin est dans la même roue ? Toutes ces choses qui habitent un être humain et qui le laissent finalement seul.
« Le décor est notre point de départ. C’est une situation de vie qui va détourner le monde comme on le connaît. Tout part de lui. Notre théâtre est une sculpture, une invention que l’on doit exploiter avec le corps. »
Quand il ouvre l’usine dans laquelle ils répètent, Martin a déjà le regard sur elle. Elle, elle est le monde qui tourne, celle qui fait germer leur théâtre. Au fond de la salle se trouve une immense roue sombre en bois à laquelle est accroché un carré divisé en quatre espaces égaux. Tout est sombre. Tout peut devenir sol ou plafond. Le technicien la fait tourner. On imagine des corps salamandres, désespérément accrochés aux murs. Ceux de Hans ou de Heiri. Dimitri : « dans certaines situations, la tête en bas, celui qui réfléchit va tomber. Celui qui ne se pose pas la question reste sur sa chaise. C’est celui qui ne sait rien mais qui sait être seul, être lui-même. »
Comme les précédents, le nouveau décor de Zimmermann & de Perrot constitue l’incipit de leur travail, celui pour lequel ils se présentent en « artisans », en inventeurs, récompensés cette année par le Prix design de la Confédération. Ils ont travaillé depuis la feuille blanche durant plus d’une année, accompagnés de trois ingénieurs et de Ingo, leur responsable décor, pour construire cette « machine à laver », dont certains clous heureusement oubliés dans les tubes chantent l’histoire du temps qui passe. Ils dessinent beaucoup, brossent des croquis avant toute autre chose, imaginent une maquette pour comprendre l’espace. Ensuite le contenu s’intègre. L’image est née. Elle raconte ses mythes.
« Nous sommes très alémaniques dans notre travail. Nous avons cette minutie, cet amour pour le détail que l’on trouve chez un Christoph Marthaler. Parallèlement nous n’avons pas le poids d’un héritage culturel comme l’ont les Romands. On est un peu du n’importe quoi. On est un peu des libertés. »
Le bruit de la machine à coudre rappelle l’urgence des horaires. Martin et Dimitri sont des pointilleux. Des rêveurs qui gardent les pieds sur terre, avec chacun son univers, sa famille, son amoureuse, ses enfants. Leurs tours du monde n’ont pas fait pâlir leur « être suisse ». Même invités au Théâtre de la Ville de Paris, ils se répètent que « c’est bien mais qu’après il va falloir quand même rentrer ».
Naïfs ? Ils préfèrent « curieux », comme des oiseaux libres qui observent le monde, qui savent que les choses ne sont pas toujours telles qu’on a voulu nous les apprendre. Et qui disposent d’un « mystère » : celui de pouvoir marcher sur une scène pour raconter des histoires qui font grandir. « Vous l’avez peut-être déjà lu quelque part : on aime bien dire que nous faisons tout très sérieusement mais que nous ne prenons rien au sérieux. »
Anne Fournier